Extraits philosophiques

Culte de la performance

HALTE À LA PERFORMANCE
En 1972, le rapport au club de Rome, Les Limites de la croissance, prédisait un événement de basculement socioéconomique au cours de la première moitié du XXIe siècle. Qu’en est-il cinquante ans plus tard ? Pénuries plurielles de ressources, événements climatiques extrêmes, remous sociaux, tensions géopolitiques, force est de constater que cette trajectoire se concrétise aujourd’hui. La question n’est plus de savoir si ce basculement va avoir lieu, mais plutôt comment nous allons le vivre.
Invité à Lyon par l’Institut Michel-Serres en 2022, Dennis Meadows, auteur principal du rapport, se garda bien de faire des prescriptions. Il nous invita plutôt à faire un pas de côté, en disant : « Ce sont nos habitudes qui construisent les crises. »
Notre principale habitude aujourd’hui, c’est le contrôle et l’optimisation. Nos choix, nos décisions, nos convictions sont guidés par l’idée d’une performance nécessairement positive. Nos villes, nos campagnes, mais aussi notre travail, nos organisations, nos vacances… tout est aménagé pour augmenter l’efficacité (atteindre son objectif) et l’efficience (avec le moins de moyens possibles). Nous sommes devenus une civilisation de l’optimisation généralisée.
Et nous continuons sur cette voie. Entre croissance dite verte, « smart cities », sobriété énergétique, ou encore management libéré, la sacro-sainte performance n’est pas remise en cause. Au contraire, elle apparaît comme le rouage essentiel de la transformation. Peut-on sérieusement régler les problèmes d’un monde en basculement sans questionner la performance ? Nous sommes arrivés à un tel niveau de suroptimisation que tout incrément est désormais contreproductif.
AUTOJUSTIFICATION
Commençons par la mesure quantitative du progrès : les indicateurs. Selon la loi de Goodhart, « quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable ». Dit autrement, toute performance soumise à une mesure tend à s’autojustifier jusqu’à aller contre son objet.
Pensez par exemple au sport de compétition : dopage, triche, pari financier, blanchiment d’argent… la compétition l’emporte sur le sport. De même pour l’éducation, où l’objectif d’avoir les meilleures notes entraîne bachotage, triche ou passe-droits. La performance l’emporte sur l’apprentissage. La construction du campus de Paris-Saclay sur les meilleures terres arables de France, en partie pour permettre au pays d’apparaître dans la liste des vingt premières universités mondiales par effet de masse, en est un autre exemple : nous allons désormais former l’élite française sur un territoire perdu, et tout cela, pour augmenter un indice abstrait.
L’injonction de performance confine à l’absurde dans l’expression « objectif de croissance ». Non seulement, la croissance infinie sur une planète finie n’a aucun sens, mais elle remplace aussi tous les autres objectifs, plus complexes comme le bien-être, que nous pourrions mettre en avant. La croissance donne l’illusion de l’abondance, alors qu’elle crée la pénurie ; elle dessine une trajectoire de progrès alors qu’elle menace la viabilité de l’humanité sur Terre. La performance, en s’autojustifiant grâce à des indicateurs, écrase d’autres valeurs et nourrit une forme de pensée réductionniste toxique.

Olivier Hamant.
Antidote au culte de la performance.
Gallimard, 2023.

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