
Alice
Au marché, avec Socrate
Quel labyrinthe, ces ruelles ! Alice n’a jamais fait autant de détours pour aller quelque part. Au pied de l’Acropole, dominée par les colonnes du Parthénon, Athènes est un fouillis de maisons, de petits jardins, de citernes, de marchandises en attente. Entre les bâtiments, la place pour circuler est par endroits si étroite que la Fée Objection, avec ses hanches grand format, passe tout juste. Elle veut absolument présenter elle-même Alice à Socrate.
– Question de principe ! dit-elle de sa grosse voix. Il faut commencer par le commencement. Et le commencement, vois-tu, Alice, c’est lui !
– Le commencement de quoi ?
– De la philosophie.
– Il n’y avait pas de philosophes, avant Socrate ?
– Difficile à préciser. Si je te réponds non, et que j’affirme qu’il est le premier, je vais devoir me faire des objections !
– Que voulez-vous dire ?
– En Grèce, plusieurs générations avant Socrate, des penseurs commencent à vouloir expliquer le monde autrement que par les mythes et les pouvoirs des dieux. Ils s’appellent Pythagore, Thalès…
– Comme les théorèmes ?
– Oui, ces théorèmes portent leur nom, car ce sont eux qui les ont démontrés. Leur projet était de trouver une explication logique de l’existence de la Terre, des animaux, des humains et du fonctionnement de l’ensemble, qu’ils appelaient le cosmos. D’autres penseurs, avant Socrate, travaillent eux aussi à cette explication. Ils se nomment par exemple Héraclite, Empédocle, Parménide. Leurs réponses divergent, mais ils partagent le même projet : construire une connaissance solide de la réalité, uniquement à l’aide de la réflexion et du raisonnement, sans se fier aux croyances habituelles.
– Des scientifiques, somme toute…
– Bien vu, Alice ! Du moins en partie, car pour eux le partage n’existe pas entre savants, philosophes, sages, prophètes. Ces premiers penseurs étaient indissociablement des hommes de la connaissance et de la sagesse. Dans leur langue, le grec ancien, le mot sophos veut dire à la fois « savant » et « sage ». Celui qui possède une connaissance vraie se trouve transformé moralement par ce qu’il sait, ce qui lui permet de transformer les autres et d’agir sur les événements.
– Alors ce sont plutôt des gourous, si je comprends bien !
– Oui, en partie. Ces penseurs sont à la fois mathématiciens et poètes, physiciens et devins, moralistes et médecins, diplomates et guérisseurs. La légende leur attribue par exemple le pouvoir de parler aux animaux, comme Pythagore, l’inventeur du théorème sur les triangles, ou de soigner des maladies par leur chant, comme Empédocle. Leurs compétences s’étendent de la médecine à la vie politique, du gouvernement des hommes aux lois de la nature. Ils imposent souvent à leurs disciples des règles de vie strictes. Par exemple, les disciples de Pythagore doivent, pour être admis dans son groupe, ne pas manger de viande, se vêtir simplement et ne pas parler pendant un an.
– Ça ressemble à une secte ! Ils étaient végans ?
– Pythagore, oui. Des sectes ? Pas exactement. Ces écoles qui existent avant Socrate sont des communautés qui partagent les mêmes idées et le même mode de vie.
– Et qu’est-ce qui change, avec Socrate ?
– Pas tout, le lien entre les idées et la façon de vivre demeure. Mais la conception du « sage-et-savant » se transforme complètement. Elle commence par disparaître.
– Comment ça ?
– Avant, il y avait « des sages », des hommes qui possédaient les réponses. Avec Socrate, il n’y a plus que des « chercheurs de sagesse ». Les sages possèdent des pouvoirs liés à leurs connaissances, ils détiennent des vérités. Les chercheurs de sagesse sont seulement en quête de vérité. C’est ce que veut dire le mot « philo-sophes » : ceux qui aiment la sagesse, qui la désirent et la cherchent, justement parce qu’ils ne la possèdent pas, et ne sont d’ailleurs pas certains de parvenir à la trouver. Du côté des sages, la connaissance. Du côté des philosophes, l’ignorance. Voilà le travail nouveau inventé par Socrate : faire apparaître d’abord l’ignorance, pour commencer à chercher la vérité, faire prendre conscience qu’on ne sait pas, pour se mettre à réfléchir.
– Et comment cette idée lui est-elle venue ?
– Il va te le dire lui-même. Nous voilà arrivées.
Roger Pol Droit.
Alice au pays des idées.
Albin Michel, 2025.


