
Autour de la rumeur
Socrate tué par la rumeur
Briser les routines est dangereux. Socrate en est mort. En interpellant les Athéniens, en faisant prendre conscience à ses interlocuteurs qu’ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils croyaient connaître, il irrite, déconcerte, et suscite la défiance. Faire découvrir à un général (Lachès) qu’il ne sait pas ce qu’est le courage, à un orateur vantant belles paroles et belles actions (Hippias) qu’il ne peut pas définir la beauté, ce n’est pas la meilleure manière de se faire des amis. Mettant les autres en contradiction avec eux-mêmes, le vieil homme les met en colère, sème le trouble, crée le désordre. Des années durant, les mauvaises langues lui attribuent toutes sortes de travers et d’idées dangereuses. Finalement, Socrate se retrouve face à l’assemblée du peuple, accusé d’impiété envers les dieux et de corruption de la jeunesse. Il risque la peine de mort.
Improvisé par lui-même, son discours en défense – « apologie » – est bouleversant de clarté et de fierté. Socrate y fait l’éloge de l’examen indispensable de nos prétendus savoirs et de nos certitudes proclamées. Il constate nos ignorances et nos colères en les découvrant. Il insiste sur la rumeur, sans visage, sans nom ni signature, qui le conduit à être accusé sans preuve et même sans motif. Le verdict tombe. Socrate est condamné à mort à la majorité. Ainsi, légalement, la démocratie d’Athènes a condamné à mort celui qui voulait la mettre en garde contre les dérives de la parole et les détournements de sens, et l’éveiller à la quête du vrai, du bien et du juste.
Là est le scandale. Absolu. L’homme juste est condamné pour rien. Lui qui parle vrai est discrédité par la rumeur, les ragots, les erreurs. Lui qui combat les propos vides se trouve vaincu par eux. Lui qui veut éveiller meurt de l’aveuglement de ses concitoyens. Et cette iniquité complète est parfaitement légale. Le comble du scandale est politique. La démocratie, régime de paroles, en condamnant à mort l’homme le plus juste et le plus vertueux habitant en son sein, se serait-elle condamnée elle-même ? À cette question, son disciple Platon répond oui, sans hésiter.
Quand la parole détruit.
Roger Pol Droit Monique Atlan.
Humensis, 2022.



